1992
LA TEMPÊTE À LA TEMPÊTE
Jacques Derlon qui était programmateur du théâtre de « La Tempête » à la Cartoucherie de Vincennes et que je connaissais un peu grâce à Jean-Marie Serreau, voit donc le spectacle lors d’une représentation mémorable en Avignon. Il décide sur le champ de le programmer. Deux mois. La région Languedoc-Roussillon prend à son tour la décision de soutenir ce long séjour, car je ne voulais sous aucun prétexte que la très nombreuse distribution soit lésée comme cela se pratique couramment dans la capitale. Tout de suite nous avons fait le plein avec de nombreuses et très élogieuses critiques. Il faut dire que la troupe, à longueur de journée se prodiguait en rencontres dans les comités d’entreprises et les lycées. Au dire du personnel du théâtre, il n’y a jamais eu autant de monde. Nous pouvions faire au moins un mois de plus. Malheureusement nous avions, de notre côté, mis sur pied une tournée, en outre les caisses de la compagnie se retrouvaient au plus bas et puis nous avions encore quelques représentations d’Œdipe à assurer. Mais tout de même 53 représentations enchaînées à carton plein dans le même lieu parisien pour une petite troupe de la France profonde… Au passage je signale qu’aucun programmateur sur les cinq ou six cents invités n’a eu la curiosité de venir voir notre travail. Le metteur en scène était pourtant célère et la presse je l’ai dit très favorable !… Seulement voilà, nous ne faisons pas partie du sérail ! Oups ! J’allais dire de la secte.
LE GRAND MEAULNES (Alain Fournier / Mise en scène : Jean-Paul Cathala)
Guillaume Orsat est un grand amateur de littérature. Tandis que nous tournions "La Tempête”, nous nous découvrons une même passion pour Alain Fournier et son Meaulnes. Nous en parlons souvent et peu à peu naît l’idée d’un spectacle qui ne serait fait que du texte. Voici la présentation que j’avais rédigée alors : On a tellement dit et répété, avec l'assurance relative aux mythes, que “Le Grand Meaulnes” était le roman de l'adolescence, qu'on oublie d'aller voir de plus près si c'est vrai. Le livre est fait de trois parties à peu près égales dont la première seulement traite de l'adolescence. Certes, les deux autres parties baignent dans la nostalgie et le souvenir, mais c'est pour mieux raconter les amours difficiles du héros et celles non moins hésitantes et contournées du narrateur. Amours tissées des mêmes rencontres qui s'entrecroisent, se nouent, se dénouent avec, en résonance constante une culpabilité, une notion de faute telles, qu'on se demande tout au long de quoi Alain Fournier avait à se délivrer pour se sentir à ce point coupable. Roman chrétien s'il en fût, où l'héroïne doit mourir (Yvonne de Galais), l'autre héroïne se prostituer (Valentine), l'un des héros se mutiler gravement (Frantz), le narrateur se retrouver parfaitement seul et comme privé de son âme même. Quant au personnage-titre, il va errer, semble-t-il toute sa vie, poursuivant sans fin, tel le Hollandais Volant, son absolu. Et si, au hasard, a lieu une naissance, il faut qu'interviennent les fers, il faut que le bébé en soit blessé. Le bonheur, fût-il élémentaire, ne pouvant, ne devant qu'être éphémère et s'accompagner d'un tel cortège de souffrances, que seule la mort peut délivrer de cette faute suprême : la vie. On pense bien sûr à Dostoïevski dont Fournier s'obsédait, mais aussi plus près de nous, à Faulkner, que Fournier ne pouvait connaître. Il y a aussi du Nerval dans la façon « liquide » de traiter les thèmes amers et, comme chez Gérard, toujours la faute. Pour Meaulnes le héros, autant son double narrateur est pris dans l'obsession de l'immobile, autant lui est obsédé de fugue, de fuite maladive. Comme Rimbaud. On est bien à la charnière de deux siècles, si l'on ajoute à cette brève liste de références Proust et sa quête du temps égaré qui envahit son présent et sa création... Nous voici loin du simple roman de l'adolescence. Fournier, semble-t-il, était comme occupé (au sens d'un pays occupé) par quelque chose qui l'empêchait d'être véritablement et de vivre vraiment sa vie. Alors, on pense à sa disparition fulgurante près de Verdun, le 22 septembre 1914, c'est-à-dire dès les premiers engagements de la grande boucherie honteuse. Il fallait bien finir là, dans cette horreur qui sera la plus grande expiation de toute l'Histoire de l'humanité. Paiement d'une faute qu'on cherche encore à s'expliquer. Notre spectacle (est-ce le mot juste ?), c’est tout simplement une tranchée de 14-18, la nuit. Un lieutenant d'à peine 28 ans, Alain-Fournier, est là. Son ordonnance l'accompagne dans cette veille hagarde. Au loin, le tam-tam de la mort et les éclairs des obus. Alors reviennent par spasmes les passages essentiels du livre, de la création, seule réalité, seul barrage que ce jeune homme écorché puisse opposer à sa peur, à cette "stupidifiante" horreur. Et l'autre, l'ordonnance, comme une image silencieuse dans le miroir de cette mort appelée du fin fond du subconscient, écoute et va, vient, s'éloigne et revient, avec l'inconstance des souvenirs fragiles, l'innocence hagarde des simples témoins. Si bien qu'on ne sait plus qui est le narrateur de l'autre. Ajoutons que la chronique est respectée, mais qu'on ne pourrait en une heure trente contenir tout ce livre somptueux et énigmatique. Disons que le spectacle est comme le poème du livre. Son odeur. Sa saveur. Et finalement, le rêve que nous en avons. » Guillaume sera parfait d’élégance et d’angoisse contenue alors que Jean-Pierre Rigaud a une telle présence silencieuse qu’il aspire et oblige le discours. Entre temps Guillaume et Philippe Château auront mis sur pied leur "compagnie de L’Alkana" qui se charge de l’organisation de la tournée.
DISTRIBUTION : Alain Fournier : Guillaume Orsat / L’Ordonnance : Jean-Pierre Rigaud Régie tournée : Philippe Château Décor : Jean-Baptiste Cleyet Costumes : Laure vézia
ROMANO ET MOI (Jean-Paul Cathala / Coproduction Théâtre des Bords de Saône)
Nicolas Duplot, qui vient de créer sa troupe, Le Théâtre des Bords de Saône me demande un texte qui parlerait des Roms. C’était bien en avance sur les problèmes actuels. On partira d’un petit français qui, ne supportant plus le quotidien médiocre dans lequel il grandit, va fuguer et rencontrer par hasard un enfant tzigane qui l‘entraînera dans son campement. Le texte parle des origines légendaires des tziganes, de quelques particularités de ces nomades, de leur massacre par les nazis. Au passage on va rire et chanter bien entendu. Nicolas tournera ce spectacle léger très souvent. Nicolas est un comédien poétique, fragile, nuancé avec qui, depuis tant d’années, j‘ai beaucoup aimé travailler.