1990
DOM JUAN (Molière / Mise en scène : Jean-Paul Cathala)
Claude Alranq, légende du théâtre occitan, fondateur du Théâtre de la Carriera, écrivain, metteur en scène, agitateur politique et ami, se retrouve comme vacant. Nous nous connaissons depuis très longtemps et pensons à peu près les mêmes choses dans les mêmes circonstances et sur les mêmes sujets. De plus, nous savons l’un comme l’autre que si le théâtre ne peut en rien changer le monde, il peut au moins y contribuer. Claude habite depuis toujours Pézenas, ville Moliéresque s’il en fut. Je lui propose le rôle de Sganarelle. Il a la truculence, le savoir-faire, le génie comique tels qu’on peut l’imaginer de Molière. Il hésite à peine. Les répétitions sont actives, parfois tendues, pas entre lui et moi, car nous nous accordons sur tout. En effet les points de vue se rejoignent sur l’essentiel. Le fameux « ciel » qui punit Dom Juan est une faribole et un cache sexe. Dans ma mise en scène, ce sont des moines rouges affublés de têtes de mort qui liquident Dom Juan. Sganarelle, c’est Molière lui-même en provocateur faussement naïf mais par force soumis à son maître / prince de Conti (puisque nous situons l’action à Pézenas, plus précisément au bord de la mer comme d’ailleurs le veut Molière). La scène du « repentir » de Dom Juan est une authentique lettre reprise telle quelle du prince de Conti à son confesseur. Tout le monde sait que ce prince (second du royaume) était un libertin de grande envergure. Pas étonnant que l’œuvre ait été immédiatement interdite. De même la scène où Elvire, femme sensuelle et éprise revient en pardonnant tout au libertin, de fait, dans notre spectacle elle est encadrée par deux religieuses interprétées par deux comédiens costauds. Les analyses savantes qui soupçonnent le tombeur de ces dames d’homosexualité, eh bien oui, le toujours prince de Conti l’était, homosexuel. Dans notre spectacle il est perpétuellement accompagné de deux nervis forts séduisants. Certes Molière ne jugeait pas la chose, lui qui était dépourvu de tout préjugé de cet ordre, il jugeait l’homme qui ne l’assumait pas et faisait souffrir les femmes. Une des comédiennes de l’illustre théâtre, lorsqu’ils se produisaient à Pézenas pour Conti avait d’ailleurs été ainsi séduite puis abandonnée. Une fois de plus Molière se nourrit là de sa vie et de son temps mais cela vaut pour tous les temps. C’est son génie et Claude et moi nous accordons parfaitement sur ce point. En fin de spectacle, lorsque Sganarelle pleure sur ses gages, on voit les moines rouges qui viennent d’assassiner Dom Juan disperser les manuscrits de Molière / Sganarelle. Enfin, sur le plateau vide, avec le seul corps désarticulé de Dom Juan, les petites paysannes accourent l’envelopper d’un drap très blanc, car, même ambigu, même incompréhensible, le désir demeure maître du monde. La complicité sur scène est évidente entre Claude et moi. C’est parmi les plus parfaits de mes souvenirs d’acteur. Nous ferons une belle tournée et irons même jouer pour des universités à Berlin. Dom Juan n’est qu’un mythe, bien sûr (d’où l’affiche de Jean-Baptiste Cleyet) mais un mythe qui arrache l’imagination de Molière… et la nôtre.
LE CHANT DE LA CROISADE (Coproduction avec le "Gréca")
André   Dion   désire   travailler   sur   la   très   belle   traduction   de   Henri   Gougaud   de   «   La   Chanson   de   la Croisade   Albigeoise   ».   Ce   texte   écrit   par   Guillaume   de   Tudèle   pour   la   première   partie   et   par   un   auteur anonyme   pour   la   seconde,   est   en   principe   favorable   aux   croisés   ennemis   des   Cathares.   Le   choix   de André   va   faire   en   sorte   que   le   résultat   apparaîtra   comme   étant   du   côté   des   hérétiques.   La   musique   est telle   que   je   n’avais   qu’à   suivre   la   partition.   Me   laisser   aller.   La   colère   montait   comme   malgré   moi.   Je sentais   la   révolte   m’envahir   aux   larmes.   C’est   ainsi.   Cet   immense   poème,   fort   bien   écrit   a   en   lui   des trouées   d’indignation   que   André   a   parfaitement   mises   à   profit.   Les   clercs   qui   ont   écrit   ce   chef   d’œuvre, bien    que    catholiques,    sont    tout    de    même    indignés    par    le    comportement    des    croisés    de    Simon    de Montfort. Et ils l’écrivent. En longueur. Après   les   répétitions,   l’enregistrement   du   disque,   puis   une   tournée   dans   des   théâtres,   des   rencontres politiques, partout où ce texte risque de trouver une résonnance.
DISTRIBUTION : Dom Juan : Jean-Paul Cathala / Sganarelle : Claude Alranq / Elvire : Christiane Dumont-Rouvière puis Pat O’Bine / Dom Carlos, Gusman : Pierre Margot / Dom Alonse, Ragotin : Noël Camos / Dom Louis, Sganarelle travesti en père : Piarrot / Le Pauvre : Jean-Pierre Rigaud / Charlotte : Bernadette Boucher / Mathurine : Sylvie Cavaillé / M. Dimanche : Pierre Fernandès / La Violette : Jean-Philippe Dupré / Le Commandeur : Une voix Décor : Éric Gémon Costumes : Laure Vézia Musique : Charles Ives (La question sans réponse) Affiche : Jean-Baptiste Cleyet
Bande électroacoustique : André DION. Percussions : Laurent CAVALIÉ. Voix : Jean-Paul CATHALA.
JACQUES PRÉVERT (Mise en scène : Jean-Paul Cathala)
Il ne fait pas partie de mes poètes de prédilection, mais ses « Contes pour Enfants pas Sages », plusieurs poèmes de “Paroles” m’enchantent. Je propose à Jean-Pierre Rigaud qui tourne en rond dans la maison, de faire un montage de quelques-uns de ces textes en les reliant par un texte de mon crû. Marc peint plusieurs toiles très cocasses. Jean-Pierre soutient le défi sans problème, il conclue même en chantant “Démons et Merveilles” des “Visiteurs du Soir” guitare au poing. À ce propos, je ne résisterai pas à une anecdote. J’habitais voici des lustres dans un tout petit appartement haut perché boulevard de la Chapelle, c’est-à-dire à deux pas de la Cité Véron où était mort Boris Vian et où habitait Prévert. Par une indiscrétion d’un copain serveur à Pigalle et ancien élève de Chelles, j’apprends que chaque jour, à heure à peu près certaine, le poète vient siroter un bon petit rouge. Je m’assieds à la terrasse, j’attends et soudain il est là, clope au bec, les yeux globuleux comme voulant sortir de leurs orbites pour courir après les passants, un chien dans les pattes. Je me présente sans façon, on discute, je le verrai là à plusieurs reprises. Bavard et très silencieux. Non pas tour à tour, mais en même temps. Incompréhensible. Un jour il me demande si j’aime sa poésie, je ne sais pas mentir et lui réponds que je préfère ses scénarii. À peine dit, je regrette ce que je viens de dire. Il se ramasse sur lui-même, me considère, et prononce : « Tiens ! » silence, puis « Je suis presque d’accord. Vous avez une voiture ? Pouvez-vous me conduire à la Galerie Maeght ? Une exposition Miro et j’ai justement écrit quelques poèmes. » Je ne savais plus où me fourrer. Il reprend : « Les chauffeurs de taxi m’ennuient. Ils sont réactionnaires et bavardent leur réaction. Des ânes prétentieux » C’est ainsi que grâce à lui j’ai pu rencontrer Miro, Calder et quelques autres qu’il me présente. Il y avait du champagne, beaucoup et fort bon. Au retour, nous avons chanté mais quoi ?…
DISTRIBUTION : Le conteur : Jean-Pierre RIGAUD Toiles peintes : Marc PEYRET
Soudain, la foudre nous frappe : Christiane Dumont Rouvière est au plus mal. Elle était malade, certes depuis longtemps et nous le savions, mais nous nous disions naïvement que le théâtre allait la guérir… Enfin de ces choses qu’on se dit quand on se retrouve face au monstre dévorateur de toute vie, même la plus pure. Et dire que nous avions en projet, elle et moi, de graver un disque de poèmes. Elle était une Jocaste unique dans ses frémissements érotiques et ses douleurs de mère. Elle avait réussi le tour de force de nous faire comprendre de minuscule touche en minuscule touche que Jocaste sait qui est Œdipe. Dans l’Elvire de Molière son désir de vie était sans cesse à fleur de peau. On ne rencontre qu’une fois dans sa vie pareille actrice. Je veux dire on n’a qu’une fois la chance de travailler avec pareille maîtrise fragile. Nous lui dédierons notre salle de théâtre. Nous mettrons plusieurs semaines à nous décider à agir. C’est Pat O’ Bine qui va reprendre courageusement les deux rôles. J’essaierai de lui faire oublier les interprétations de Christiane et elle y parviendra. Elle sera parfaite dans les deux personnages si différents l’un de l’autre. Pat est le courage même. Nous déciderons, comme pour effacer la douleur, de tourner Œdipe une fois la tournée terminée.