LA MANDRAGORE (Makiavel / Jean-Marie Villette)
Je n’ai qu’un souvenir très vague de cette création. Nous avions édité dans le numéro 2 d'Avant-Quart, “La Peste à Florence” de Machiavel. Je ne sais plus ce que nous voulions dénoncer par là. Jean-Marie Villette  a eu la curiosité d’aller fouiller le théâtre de Machiavel et a adapté cette “Mandragore”. Ce n’est pas une œuvre facile, elle est même maladroite par endroits (dans sa construction, son rythme). J’avais du mal avec cette fausse comédie grinçante. Michel Blot a conçu des costumes délirants, d’une très grande beauté, réalisés par Géraldine Granjon non sans peine et qui ont sauvé, du moins esthétiquement, le spectacle. Nicolas Froment a écrit la musique des intermèdes et il les chantait en bord de plateau.
DISTRIBUTION : Claude Guillaume / Géraldine Granjon / Jean-Marc Alberg / Jean Marie Villette / Patrice Ghirardi / Nicolas Froment / Alain Salomon
C’était l’horreur au Biafra. Les populations encerclées, affamées. Les militaires portugais jouent au foot avec des fétus humains. Il fallait témoigner. Nous ne pouvions rester impavides ou seulement scandalisés. On dirait aujourd’hui indignés. J’avais lu la tragédie de Cervantès. Impossible de traduire les vers très baroques de l’immense Espagnol sans risquer de tomber dans le ridicule. Et puis le traitement du sujet par Cervantès (du moins ce que nous en savons étant donnée l’incertitude des sources manuscrites), ne convenait pas à ce qui se passait en Afrique. Nous avons fait un voyage à Numance. Comme un pèlerinage. Je crois me souvenir que nous avons  traversé d’immenses étendues de sel. Ce n’est peut-être pas vrai. Ce que j’ai ressenti là-bas, à Numance, c’est-ce qui est dans le prologue de mon adaptation. L’école d’architecture du boulevard Raspail à Paris nous prête une grande salle lumineuse où nous pouvons répéter. Nous avons travaillé tous ensemble, dans une sorte de ferveur. Il me semble que mon adaptation plait aux comédiens. Il fallait relier ce texte barbare et rempli de pitié à notre réalité. Alors les comédiens seront tantôt en habits contemporains, tantôt affublés de masques et de chasubles archaïques faites de déchets de tissus noués, tressés, ou en patchworks primitifs inventés par Jacques Tromeur et Jean Dometti. Pas de décor, seulement un échafaudage prêté par un ami maçon de Puivert. Josy Miquel, de sa voix brûlante, véhémente, chante a capella dans la cour d’amour du château. La nuit retenait ses souffles. Enfin, pour illustrer l’édition du texte sur papier kraft, des photos des bidonvilles qui entouraient le Paris d’alors. Photos de Claude Raymond Dityvon qui débutait à cette époque. Ces clichés pris en 67 étaient les premiers connus de lui et il nous les a donnés. J’ai le souvenir d’un homme souriant, généreux, au regard rêveur et soudain précis. La troupe au grand complet participait à ce spectacle. J’assurais la régie avec Jean- Claude Cassié. Nous étions tous très émus et fiers. Nous avions réussi une œuvre qui nous ressemblait, mêlant texte classique, actualité étrangère et la nôtre propre. En outre, l’esthétique du plateau se dégageait vraiment de ce qui se faisait à l’époque. Après Puivert nous avons pu faire une petite tournée. Puis chacun repartira. Il faut gagner sa vie. Mais nous avions dégagé dans notre âme un lieu ouvert, disponible. Je retrouverai la même ferveur beaucoup plus tard quand nous monterons Œdipe. Mais alors la troupe sera stable, reconnue.
LES TROUBADOURS (Montage, direction musical : Susan Ferré)
Nous étions dans une cour d’amour. Il fallait la confronter, cette cour, à ses souvenirs propres. Susan Ferré a plongé dans les archives pendant des mois et découvert des partitions de troubadours (et oui, les troubadours chantaient leurs poèmes), partitions qu’il fallait transcrire, comprendre, car la notation est très succincte, énigmatique. Un travail titanesque. Avec Nicolas Froment nous choisissons quelques textes et découvrons les sirventès : ce sont les textes politiques ou polémiques des troubadours. Par exemple, pour prendre le pas satyrique de ces poètes sublimes, nous confions le rôle de Dieu à une femme. Susan se fait prêter un orgue à eau portatif. Alain Salomon va chanter pour la première fois en scène (on sait qu’il deviendra un remarquable ténor d‘opéra en plus de son talent d‘acteur). Les textes sont en français moderne, sauf une brève citation mal prononcée en occitan ancien, comme il se doit. Ce qui comptait pour nous c’était que le message - sa modernité - soit audible par tous. Le soir de la première nous voyons arriver monsieur René Nelly dans un costume blanc lumineux. La peur devant ce grand spécialiste, poète, résistant ! Eh bien, tout le contraire : avec son élégance princière il nous félicite et même nous remercie pour l’énorme travail accompli. « Enfin un spectacle sur les Troubadours » nous dit- il. Timidement je lui demande si l’absence de la langue d’Oc… Il me regarde droit dans les yeux : « Je préfère votre démarche à toutes sortes d’opportunismes. Et puis quoi ? Si vous dites du Goethe il vaut mieux comprendre ce qu’il nous dit, pas vrai ? Ce qui compte c’est ce que disent ces poètes ». Oui préférer le sens à la musique. Ouf ! Quand nous avons éteint les projecteurs de la cour, j’ai traîné un peu (je dormais dans le donjon pour garder le matériel) et j’ai cru entendre des murmures, des rires étouffés de jeunes-filles à peine pubères… Les pierres de la cour d’amour se souvenaient, heureuses, vivantes. Ici, il me faut parler de Susan Ferré. Je l’ai rencontrée au centre culturel américain, boulevard Raspail. On pouvait croiser là des artistes de génie. Très vite, Susan et moi sommes devenus des amis indissociables. Cela dure toujours. Grande organiste, nous avons enregistré un 33 tours à Sainte Clotilde : une face où Jean Langlais improvise, l’autre où Susan interprète Langlais. C’est Bernard Frère (alias Nicolas Froment) qui se charge de l’enregistrement, alors qu’il joue le clown principal de Badabuk. Aux States, Susan dirige un orchestre baroque : le Texas Baroque Ensemble. Son mari, chirurgien retraité, soigne gratuitement les indiens pauvres des réserves.
NUMANCE (Cervantès / Jean-Paul Cathala)
Le Festival de Puivert a vécu. Élection municipale oblige. Le nouveau maire, un ancien gendarme ou militaire je ne sais plus, a fait sa campagne sur le thème : « Le Festival nous ruine » ! Un comble, puisque le village ne donnait pas un centime. Sa seule participation était le prêt, durant le festival et sa préparation, d’une école désaffectée pour loger les comédiens, et de l’ancienne mairie également désaffectée pour la cuisine, les expositions, bureau, etc. La seule petite subvention que nous recevions venait du Conseil Général et rien d’autre. Tout le reste reposait sur le bénévolat. Au passage nous avions rendu le château accessible, donc visitable, donc source de revenu pour les commerçants. En outre monsieur Tisseyre (Conseiller Général) avait lancé la réalisation d’un très agréable plan d’eau qui attire, aujourd’hui, beaucoup de monde. C’est ainsi. Ceux qui ont voté la mise à mort du Festival ne sont jamais venus voir un spectacle et n’ont jamais daigné nous adresser la parole. Nous les connaissions bien et connaissions également leur passé. Grâce à Marius. Maintenant je vais saluer très profondément une personne sans qui le Festival n’aurait pas existé. Il s’agit de Josette Dubarry. Je ne sais plus comment elle nous avait rejoints. Originaire de Lannemezan, elle gérait toute l’intendance. C’est à dire qu’avec rien, elle faisait manger quotidiennement tout le monde. D’une humeur très joyeuse, elle savait tout de même mobiliser les comédiens pour les coups de main nécessaires. "Jo" refusait de monter sur scène même pour une figuration. Cette femme moderne, politisée et forte, cachait en elle une petite fille rêveuse, hypersensible et timide. Comme nous voulions définitivement tenter de nous professionnaliser, les fondateurs "amateurs" du groupe nous quittent. Ce que je comprends, évidemment. Nous sommes restés très amis. Des frères et sœurs. Quand il nous arrive de jouer à Paris, ou dans la région parisienne, ils sont là, avec leurs yeux d’enfants subtils. Invités par le maire de Belvèse du Razès, nous ferons un dernier baroud d’honneur. Nous ne parvenions pas à surmonter la crise, le chagrin. Nous traînons encore un peu autour de Puivert, puis nous rejoignons Paris pour travailler à toutes sortes de petits boulots. Il faut survivre en attendant quelque solution. Mais, entre la fin du Festival et la séparation d’avec mes camarades, le cœur n’y est guère.
Fin de l'été
Fin de l'hiver
LA PEAU DE L'OURS BADABUK (Jean-Paul Cathala)
Notre tout premier travail vers les enfants. Et, également, notre tout premier travail en tant que troupe intégralement professionnelle. C'est Géraldine Granjon qui avait lancé cette idée d'un spectacle pour la jeunesse. L'enthousiasme de la nouvelle Compagnie pour ce projet, n'avait d'égal que notre complète ignorance. Simplement, je me souviens que les "clowns" du Théâtre du Soleil enregistrèrent pour nous la musique de Susan Ferré, et que, parfois, Mario Gonzalez venait nous aider pour les maquillages et le travail sur le clown Trouïabloc. La tournée fut très dure. L'administration de l’éducation nationale ne nous aidait pas et les enseignants étaient réticents : ils enseignaient le théâtre mais refusaient d’en montrer à leurs élèves ! Je lisais et relisais, pour y puiser courage, le livre de Léon Chancerel : “Le Théâtre et la Jeunesse”. Nous avions des sentiments de pionniers. Avec toutes les erreurs de jugement que cela comporte. CANEVAS : Un petit cirque. L'écuyère Manouchka découvre, dans la forêt, posée sur une branche, la peau de son ours favori, Badabuk. Pourtant, l'ours était présent, lors de la représentation du jour. Avec son ami le clown Trouïabloc, elle interroge Mammassaura, la diseuse de bonne aventure. Cette dernière leur apprend que Badabuk a rejoint “le Pays des Ours" car il était désormais trop vieux, trop fatigué. En gage d'amour, il a laissé sa peau à Manouchka. La jeune Ecuyère veut rendre cette peau à son propriétaire, « II aura froid » dit-elle. Mammassaura lui remet alors une boîte à musique, sorte de laissez-passer magique. Et, pour la jeune fille, accompagnée du peu courageux Trouïabloc, commence le voyage. Ils rencontreront l'esprit des quatre éléments, subiront un naufrage, seront sauvés par la méduse Jasmine Majuscule et par Dédé l'hippocampe major. Ils assisteront, au pays des oiseaux, à la naissance d'un nouveau dictateur ; ils s'enfuiront grâce à la complicité d'un oiseau troubadour. Enfin, ils parviendront au Pays des Ours, seront arrêtés, mis au poteau et sauvés, in extrémis par Badabuk lui-même. D'ailleurs, grâce exceptionnelle, ils rejoindront le cirque accompagnés de Badabuk qui profite d'un sursis en quelque sorte.
DISTRIBUTION: Christine Fersen / Josy Miquel / Géraldine Granjon / Claude Guillaume / Nicolas Froment / Jean-Marc Alberg / Jean-Pierre Han / Jean-Marie Villette / Alain Salomon / Patrice Ghirardi. Les COSTUMES et les DÉCORS étaient sous la responsabilité de Jacques Tromeur. MUSIQUE: Susan Ferré et Jean-Marc Alberg. RÉGIE: Claude Salmeron (Il deviendra plus tard régisseur en chef de l’Odéon. Avec nous, comme tant d’autres, il débutait). 125 Représentations / Environ  56000 Spectateurs.
PRESSE : Nos deux héros, partis à la recherche du vieil ours Badabuk, appartiennent au royaume de l'enfance, mais ils s'en échappent très vite pour nous conduire au-delà des limites de la bande dessinée, dans ce domaine de l'étrange, où les petits et les grands s'émerveillent. Tout cela par le miracle du théâtre qui convoque sous les feux de la rampe un monde oublié des hommes. Les personnages de la compagnie "Avant-Quart" ne sont pas des silhouettes caricaturales. Bien au contraire, ils exaltent sans jamais le trahir un univers sensible. La compagnie "Avant-Quart" a conçu un bien beau spectacle, à la mesure des espérances d'un jeune public... Gérard Lamotte
Ce genre d’encouragement nous faisait chaud au cœur. Il faut savoir que des théâtres privés proposaient en matinée aux petits parisiens des spectacles au titre prodigieux, du genre : “Canigou et Ronron s’en vont sur la Lune” ! Canigou et Ronron étant à l’époque des marques de pâtée pour chiens et chats ! Quant au théâtre subventionné, il n’y avait guère que la toute nouvelle troupe de Catherine Dasté et qui n’était pas encore un CDN. Loin de là ! Il faudra beaucoup de temps pour que soit reconnu le travail en direction du jeune public. Aujourd’hui encore, les subventions sont très maigres, voire inexistantes.
1970
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