1989
LE CLOWN ET LA DANSEUSE (Création collective)
Comme je crois déjà l’avoir écrit, Jean-Michel Ropers aime le cinéma par-dessus tout. Il y avait dans Lézignan un cinéma fermé et en fâcheuse posture. Jean-Michel le loue pour une poignée de dollars et le transforme en cinéma d’art et essai avec tout de même quelques passe-droits commerciaux mais toujours de qualité et, oh surprise, cela marche. Mais malheureusement la gestion d’une pareille salle coûte cher. Il emprunte, cela ne suffit pas. D’angoisse, une de ses jambes commence à lui jouer de mauvais tours. Il a de plus en plus de mal à se déplacer. Sa compagne Pat O’ Bine ne sait plus quoi faire. La faillite est inévitable, naturellement la commune ne bronche pas. C’est alors que je lui propose de monter un spectacle sur lui et Pat : “Le Clown et la Danseuse” un « Limelight » joyeux et point du tout larmoyant. Nous partons d’improvisations que nous décidons ensemble, puis je réécris les scènes en les replaçant dans un canevas plus que farfelu. Jean-Pierre Rigaud s’intègre avec aisance à la distribution, ainsi que Jean-Philippe Dupré. La jambe de Frico guérira peu à peu celle de Jean-Michel.  Après quatre mois de répétitions, il n’y paraîtra plus et le cinéma ne sera plus qu’un mauvais souvenir. Le théâtre contribuera même à rembourser les dettes du cinéma : un comble ! Ce spectacle brillant, populaire et savant, va remporter un succès considérable. Les tournées seront denses, fatigantes mais heureuses. Un public aux anges.
DISTRIBUTION : Frico : Jean-Michel Ropers / La danseuse : Pat O’ Bine / Le comédien : Jean-Pierre Rigaud / Le régisseur : Jean-Philippe Dupré Décor : Marc Peyret Costumes : Laure Vézia
ŒDIPE (Sophocle / Texte mise en français : Jean-Paul Cathala)
Il y a beaucoup à dire, beaucoup à raconter autour de cette entreprise qui va nous occuper plusieurs années. Je vais essayer de faire court. Au départ, le texte. J’avais entrepris à Gardère, juste après Tarbes, de reprendre la mise en français de  “Antigone” pour conjurer le mauvais sort qu’on nous faisait. Puis “Œdipe” s’est imposé, puis “Œdipe à Colone”. Une sorte de fausse trilogie écrite par Sophocle dans le désordre et a des âges très divers. Je soumets mes textes à une amie spécialiste de Sophocle en faculté de Montpellier : Paulette Giron- Bistagne. Elle y travaille avec ses étudiants très férus de grec ancien. Pratiquement ils ne relèvent rien de trop écarté dans mon travail, sauf une expression qui les choque dans Œdipe. En effet, retour de Delphes et rapportant les mots de la Pythie, Créon parle de pollution. Je soutiens mon choix car comment exprimer ce qui accable la ville de Thèbes ? Sophocle pose le problème d’entrée : il y a pollution (le fils « souille » la mère) donc la terre devient stérile. La seule façon de sauver Thèbes c’est de découvrir et punir le coupable. Aidé de Paulette Giron-Bistagne, nous arrivons à les convaincre de la justesse de l’expression qui reflète exactement la situation du début de la tragédie. Plus tard, avec toute la troupe nous irons plusieurs fois à la rencontre de ces étudiants et rapporterons chaque fois une moisson de découvertes partagées et de sagacités nouvelles. Après cela il faut m’attaquer à la distribution. Je ne conçois pas que Œdipe puisse être interprété par un comédien mûr, sous prétexte qu’il s’agit d’une célèbre tragédie. Œdipe est jeune avec tous les excès, les coups de gueule de la jeunesse. Quant à Jocaste elle a tout au plus quarante ans. Je cours les spectacles, les cours, je fais passer des auditions. J’interroge des professeurs au conservatoire ou ailleurs. Étrangement on cherche systématiquement à me décourager, me disant que le rôle est écrasant, qu’il demande de l’expérience. Je m’entête. Maurice Sarrazin avait ouvert sa magnifique école à Paris. Je l’appelle, il me dit « je crois que j’ai quelqu’un, mais je te laisse découvrir ». Il y a là une centaine d’élèves plus ou moins doués. Il s’agit des auditions de fin d’année. Je ne remarque personne en particulier. Les démonstrations se terminent, il y a une petite collation, et soudain je vois Pierre Margot, il me regarde en riant, les yeux pétillants de malice. C’est à lui que Maurice et Lise pensaient pour le rôle tout en me prévenant  « C’est un cheval fou, il te faudra le brider. Il a tendance à trop en faire. Mais le corps est là, et la voix, et l’intelligence, et la passion ». Pierre et moi commençons une très longue collaboration qui, je crois, ne cessera jamais. Il a comme moi le sens de l’amitié vraie. C’est-à-dire de la parole donnée. Maurice Sarrazin et Lise Granvel aussi d’ailleurs. Bon. Maintenant Jocaste. Là encore, des auditions très décevantes. On confond passion et hystérie. C’est un des grands maux du siècle. J’en parle à quelqu’un qui connaît une flopée de comédiens : François Henri Soulié. Il habite Montauban. Il me dit « Je veux te faire rencontrer la meilleure comédienne de tout le midi » Et ce sera Christiane Dumont-Rouvière. Dès les premiers essais elle est littéralement envahie par le texte. Dans sa bouche, dans son corps, chaque mot résonne comme une évidence. Elle est là. Elle est. Je suis médusé par un pareil talent. Merci François. Le reste de la distribution, après quelques hésitations va peu à peu se mettre en place. Ce genre d’œuvre ne souffre aucune erreur. C’est cruel mais c’est ainsi. Il faut des comédiens à la fois subtils et livrés. Et on doit pouvoir exploiter autant les défauts que les qualités. Ce ne sont pas des rôles, ce sont des personnages légendaires certes, mais qui portent en eux toute notre humanité. Maintenant la forme, c’est-à-dire décor et costumes. La terre, je l’ai dit, la terre condamnée à la stérilité. Il y a près de Lodève une terre étrange, couleur lie de vin, couleur Dionysiaque. Peut-on en imprégner des colles, des textiles ? Nous faisons des essais. Ce n’est pas évident. Cela vire au fade. Des spécialistes, amis de Laure Vézia s’y mettent. Ils trouvent des solutions. Entre temps, je contacte Antanas Mončys que je connais de longue date. Il me fait une première proposition de décor. Nous le construirons mais très vite nous nous apercevrons que cela donne au spectacle quelque chose de « moderniste » qui n’a rien à voir avec ce que nous sommes en train de faire. Qui même détourne de la profondeur du texte. Comme une ironie. Un nouveau décor naîtra de l’action scénique même et, chose passionnante, de la participation de toute l’équipe. Et ce sera une route de terre entre deux versants de gradins. D’un côté le palais d’Œdipe et Jocaste, de l’autre la ville de Thèbes. Au centre, la « table du pouvoir » creusée de mots grecs : « Connais-toi toi-même ». Enfin, les costumes. Là encore quelque chose de plutôt archaïque, voire tribal, à la limite du barbare. Laure décide que toute la troupe doit participer. Nous déchirons des milliers de bandes de tissus préalablement teints avec la terre de Lodève. Puis ces bandes sont tissées par nous tous à la manière des bogolans. Ces ateliers étranges soudent fortement la compagnie et sécurisent les deux protagonistes principaux. Dans les dernières répétitions nous aurons le sentiment de créer une œuvre contemporaine et qui nous appartiendrait. Rien qu’à nous. La première a lieu dans un endroit très beau, cela s’appelle Borde Grande. C’est au bout d’une vallée comme au fond de la mémoire. C’est Éric Andrieu qui nous l’a proposé. Il fait réaménager la route. Il y a des prés où les étudiants peuvent planter leurs tentes. Ce qu’ils feront. Les soirs de représentation nous balisons le chemin avec des torches. L’université d’été de Carcassonne vient en masse. Paulette Giron Bistagne entraîne sa fac de Montpellier. C’est dans la très grande bergerie voûtée de bois qu’aura lieu la cérémonie. Dans une autre grange on peut manger les produits du terroir. Ailleurs encore on joue Florelle pour les tout-petits. Ainsi les parents peuvent profiter du spectacle sans soucis. Toute la troupe est survoltée. Il en sera ainsi chaque fois car chaque fois nous reformons des figurants et chaque fois l’orientation de la mise en scène conduit les publics à se poser des questions sur eux- mêmes et sur l’agonie programmée de notre planète.  Nous jouerons à Toulouse dans le cadre des Dyonisies. L’autre invitée étant Mnouchkine. Nous ne sommes pas peu fiers. Lise Granvel et Maurice Sarrazin viennent voir « leur » élève : Pierre Margot. Maurice lui dit qu’il a rarement vu un spectacle aussi beau. Nous jouerons aussi une série à Montpellier, au Festival de Motril, en Espagne, en Italie aussi, un peu partout et partout la même émotion, la même ferveur autour du mythe fondateur de la sychanalyse.
DISTRIBUTION : Œdipe : Pierre MARGOT / Jocaste : Christiane DUMONT ROUVIÈRE et plus tard Pat O'Bine / Créon : Noël CAMOS / Tirésias : Jean-Paul CATHALA / Le Grand Prêtre, Le Berger de Corynthe : Pierre FERNANDES / Le Serviteur du Palais : Jean-Pierre RIGAUD / Le Messager : Bernadette BOUCHER / Le Coryphée : Marcel GAUBERT / Le Chœur : Philippe CHÂTEAU, Laure VÉZIA Affiche : Alekos FASSIANOS Et une figuration recrutée dans chaque lieu où nous jouons.
LE MOINEAU DE TOUTES LES COULEURS (Jean-Paul Cathala / Mise en scène Bernadette Boucher)
Une petite fille, par une incroyable chance, a sa chambre sous les toits. Cette chambre n'a pas de fenêtre mais, seconde chance, un grand vasistas qui regarde directement le ciel. Par un jour froid d'hiver, rentrant de l'école, alors qu'il neige un peu sur le ciel de chambre, paraît un moineau pas comme les autres et qui cherche refuge. Son nom est Ulysse. La fillette le soigne, le réchauffe, l'accueille... Alors, l'oiseau se met à dialoguer avec elle. Oui, c'est peu banal, mais ce moineau parle et contrairement à tous les autres moineaux, il a un goût immodéré pour les voyages. Ainsi commence une longue et belle histoire ; une histoire d'amitié, d'amour peut être ?... avec ses chamailles, ses rires, des ivresses et des temps de complicité recueillie. Un jour viendra pourtant, où Ulysse, repris par le démon des voyages s'en ira vers des pays lointains. Mais des oiseaux de passage apporteront des messages, des nouvelles. Alors, dans l'imaginaire de la petite fille, le moineau n'est plus un moineau ordinaire, mais il est paré de toutes les couleurs de son imagination. N'avons-nous pas, chacun de nous, dans un petit coin de notre tête, un moineau de toutes les couleurs qui parle, qui voyage, et qui nous fait belle la vie ? Bien sûr tout cela n'est qu'un jeu, mais n'est-il pas aussi réel que l'autre, ce monde recréé par notre imagination avec les mots pour le dire ? L'imagination et la poésie valent mieux parfois que tous les voyages touristiques... enfin... parfois. En filigrane on devine les problèmes relationnels de la fillette avec sa mère. On devine son père absent. On la devine qui voudrait bien grandir vite. Alors elle s'habille, se maquille, parle, se comporte comme sa maman... Ce n'est qu'un humble voyage autour de la chambre d'enfance, mais les jouets sont un support pour que paraisse la création. Les notions d'espace, de temps, de mûrissement, sont bien difficiles à faire ressentir par les petits... Il est difficile d'attendre et d'attendre encore avant d'être grand. Et quand on est devenu grand...
DISTRIBUTION : Valérie Canton-Pont Mise en scène : Bernadette Boucher Scénographie : Jean-Paul Cathala